L’extension illimitée du marché et de la technique : Une dystopie libérale dans <i>Notre vie dans les forêts</i> de Marie Darrieussecq

Publié en 2017, Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq met en scène un monde où les individus les plus fortunés possèdent des clones tenus en réserve comme réservoirs d’organes, tandis que des robots omniprésents acquièrent une sensibilité humaine grâce au travail aliénant des « cliqueurs ». À partir de la voix de Viviane, narratrice réfugiée dans la forêt et clone qui s’ignore, cet article propose de lire le roman comme une dystopie proprement libérale, née de la conjonction de deux mouvements : l’extension illimitée du marché et l’extension non encadrée de la technique. Contre l’opposition canonique entre la dystopie de Huxley (fabrication des corps) et celle d'Orwell (surveillance totale), on montre que le roman de Darrieussecq fait converger les deux régimes en une dystopie de la substitution généralisée, où le vivant lui-même devient archive. L'analyse se déploie en deux temps. Le premier, consacré à l’extension de la technique, examine le clic-work – cette humanisation des robots qui a pour envers la robotisation des humains – puis la mise en données du vivant, éclairée par le « dataïsme » théorisé par Harari. Le second, consacré à l’extension du marché, suit la marchandisation des corps que le clonage institue, jusqu’aux débats contemporains sur les techniques procréatives, où l’on convoque Sylviane Agacinski. En dialogue avec Bernard Stiegler et Michel Foucault, l’article soutient que le roman rend sensible un biopouvoir entendu comme emprise sur la vie, réduite à un stock disponible. La conclusion en propose le retournement : par l’écriture du cahier de Viviane, par la décélération et par la relation renouée aux animaux, le roman esquisse la reconquête d’un corps propre – et fait de la forêt, zone d’opacité soustraite au quadrillage technique, le lieu d’une réappropriation du vivant

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Publication Details

Journal
French Cultural Studies
Published
2026-08-18
DOI
https://doi.org/10.1177/09571558261475959
Primary Topic
French Literature and Critical Theory
Type
article
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article

L’extension illimitée du marché et de la technique : Une dystopie libérale dans Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq

Mona El Khoury
French Cultural Studies
French Literature and Critical Theory
article

L’extension illimitée du marché et de la technique : Une dystopie libérale dans Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq

Mona El Khoury
article en

Abstract

Publié en 2017, Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq met en scène un monde où les individus les plus fortunés possèdent des clones tenus en réserve comme réservoirs d’organes, tandis que des robots omniprésents acquièrent une sensibilité humaine grâce au travail aliénant des « cliqueurs ». À partir de la voix de Viviane, narratrice réfugiée dans la forêt et clone qui s’ignore, cet article propose de lire le roman comme une dystopie proprement libérale, née de la conjonction de deux mouvements : l’extension illimitée du marché et l’extension non encadrée de la technique. Contre l’opposition canonique entre la dystopie de Huxley (fabrication des corps) et celle d'Orwell (surveillance totale), on montre que le roman de Darrieussecq fait converger les deux régimes en une dystopie de la substitution généralisée, où le vivant lui-même devient archive. L'analyse se déploie en deux temps. Le premier, consacré à l’extension de la technique, examine le clic-work – cette humanisation des robots qui a pour envers la robotisation des humains – puis la mise en données du vivant, éclairée par le « dataïsme » théorisé par Harari. Le second, consacré à l’extension du marché, suit la marchandisation des corps que le clonage institue, jusqu’aux débats contemporains sur les techniques procréatives, où l’on convoque Sylviane Agacinski. En dialogue avec Bernard Stiegler et Michel Foucault, l’article soutient que le roman rend sensible un biopouvoir entendu comme emprise sur la vie, réduite à un stock disponible. La conclusion en propose le retournement : par l’écriture du cahier de Viviane, par la décélération et par la relation renouée aux animaux, le roman esquisse la reconquête d’un corps propre – et fait de la forêt, zone d’opacité soustraite au quadrillage technique, le lieu d’une réappropriation du vivant

French Cultural Studies
American University of Paris (FR)
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