De la primauté du savoir en épistémologie sociale

Nous attribuons fréquemment des connaissances à des groupes sans toujours savoir s’il s’agit d’entités sociales sui generis ou de simples agrégats d’individus. Dire que « les élèves savent leur leçon » revient à dire que tous les élèves savent individuellement leur leçon. En revanche, affirmer que « les services de renseignement américains savaient que Ben Laden se cachait au Pakistan » ne suppose pas nécessairement que tous les membres détenaient cette connaissance. Ce problème oppose deux grandes approches. Les théories sommatives soutiennent qu’un groupe sait que p seulement si tous ou certains de ses membres savent que p (Goldman 2014 ; Lackey 2020). Les théories inflationnistes, à l’inverse, défendent qu’un groupe peut savoir que p même si aucun membre ne le sait (Gilbert 1989, 2004 ; Tollefsen 2002, 2004). Je soutiens que ces deux approches sont insatisfaisantes, pour deux raisons. D’abord, elles reposent sur des ontologies sociales contestables. L’approche sommative réduit les groupes à une somme d’individus, ce qui empêche de distinguer clairement connaissance individuelle et connaissance collective. L’approche inflationniste, quant à elle, reconnaît cette distinction, mais au prix d’une métaphysique obscure qui postule l’existence d’un esprit collectif. Ensuite, ces deux positions s’inscrivent majoritairement dans une épistémologie qui fait de la croyance l’état mental fondamental et selon laquelle la connaissance est une croyance vraie et justifiée. Or, si l’on suit la thèse de la connaissance d’abord (Williamson 2000 ; Bird 2010, 2022 ; Engel 2025), la connaissance est un état mental per se, factif et primitif, irréductible à la croyance. Ainsi, la croyance collective même vraie et justifiée n’est pas une connaissance collective. Afin d’éviter ces deux difficultés, ce travail propose une alternative à la fois ontologique et épistémologique. Je défends une épistémologie sociale déflationniste de la connaissance d’abord fondée sur une ontologie sociale des structures et des dispositions à la fois holiste et individualiste. Un groupe est conçu comme une structure définissant des relations entre plusieurs rôles sociaux (Ritchie 2018 ; Fine 2020), et un individu n’en est membre que s’il endosse ces rôles en adoptant certaines dispositions sociales. J’avance que ces dispositions sociales impliquent des dispositions cognitives : accomplir un rôle suppose de posséder certaines connaissances, et pas seulement des croyances. Cette ontologie permet de rendre compte de l’autonomie sociale des groupes sans postuler une autonomie cognitive. Ainsi, la connaissance de groupe peut être comprise comme un état mental factif attribuable à un individu en tant que membre d’un groupe. Cet état mental survient sur des propriétés psychologiques individuelles, mais son contenu est en partie déterminé par des facteurs sociaux. Il est factif car, comme la perception ou la mémoire, il est lié à un succès cognitif et pratique dans un environnement social donné. Cette approche permet de reconnaître une connaissance collective propre — qui ne se réduit pas à une croyance collective — tout en respectant certains présupposés individualistes et externalistes du programme de la connaissance d’abord. Enfin, je montre comment cette épistémologie sociale déflationniste de la connaissance d’abord peut permettre d’éclairer certains enjeux en sciences sociales, comme l’action collective, la responsabilité partagée et la connaissance politique du citoyen en démocratie.

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theses.fr (ABES)
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2025-09-30
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Social Representations and Identity
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article
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De la primauté du savoir en épistémologie sociale

Valentin Teillet
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Social Representations and Identity
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De la primauté du savoir en épistémologie sociale

Valentin Teillet
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Abstract

Nous attribuons fréquemment des connaissances à des groupes sans toujours savoir s’il s’agit d’entités sociales sui generis ou de simples agrégats d’individus. Dire que « les élèves savent leur leçon » revient à dire que tous les élèves savent individuellement leur leçon. En revanche, affirmer que « les services de renseignement américains savaient que Ben Laden se cachait au Pakistan » ne suppose pas nécessairement que tous les membres détenaient cette connaissance. Ce problème oppose deux grandes approches. Les théories sommatives soutiennent qu’un groupe sait que p seulement si tous ou certains de ses membres savent que p (Goldman 2014 ; Lackey 2020). Les théories inflationnistes, à l’inverse, défendent qu’un groupe peut savoir que p même si aucun membre ne le sait (Gilbert 1989, 2004 ; Tollefsen 2002, 2004). Je soutiens que ces deux approches sont insatisfaisantes, pour deux raisons. D’abord, elles reposent sur des ontologies sociales contestables. L’approche sommative réduit les groupes à une somme d’individus, ce qui empêche de distinguer clairement connaissance individuelle et connaissance collective. L’approche inflationniste, quant à elle, reconnaît cette distinction, mais au prix d’une métaphysique obscure qui postule l’existence d’un esprit collectif. Ensuite, ces deux positions s’inscrivent majoritairement dans une épistémologie qui fait de la croyance l’état mental fondamental et selon laquelle la connaissance est une croyance vraie et justifiée. Or, si l’on suit la thèse de la connaissance d’abord (Williamson 2000 ; Bird 2010, 2022 ; Engel 2025), la connaissance est un état mental per se, factif et primitif, irréductible à la croyance. Ainsi, la croyance collective même vraie et justifiée n’est pas une connaissance collective. Afin d’éviter ces deux difficultés, ce travail propose une alternative à la fois ontologique et épistémologique. Je défends une épistémologie sociale déflationniste de la connaissance d’abord fondée sur une ontologie sociale des structures et des dispositions à la fois holiste et individualiste. Un groupe est conçu comme une structure définissant des relations entre plusieurs rôles sociaux (Ritchie 2018 ; Fine 2020), et un individu n’en est membre que s’il endosse ces rôles en adoptant certaines dispositions sociales. J’avance que ces dispositions sociales impliquent des dispositions cognitives : accomplir un rôle suppose de posséder certaines connaissances, et pas seulement des croyances. Cette ontologie permet de rendre compte de l’autonomie sociale des groupes sans postuler une autonomie cognitive. Ainsi, la connaissance de groupe peut être comprise comme un état mental factif attribuable à un individu en tant que membre d’un groupe. Cet état mental survient sur des propriétés psychologiques individuelles, mais son contenu est en partie déterminé par des facteurs sociaux. Il est factif car, comme la perception ou la mémoire, il est lié à un succès cognitif et pratique dans un environnement social donné. Cette approche permet de reconnaître une connaissance collective propre — qui ne se réduit pas à une croyance collective — tout en respectant certains présupposés individualistes et externalistes du programme de la connaissance d’abord. Enfin, je montre comment cette épistémologie sociale déflationniste de la connaissance d’abord peut permettre d’éclairer certains enjeux en sciences sociales, comme l’action collective, la responsabilité partagée et la connaissance politique du citoyen en démocratie.

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