« But pardon, gentles all » (Henry V, Prologue) : la feinte humilité du maniériste ?

Dans Henry V (1599), Shakespeare, sous couvert d’avoir à représenter la glorieuse et légendaire bataille d’Azincourt, feint de dénoncer, dans un moment de fausse humilité toute maniériste, ses insuffisances en matière d’esthétique théâtrale, exhibant par la même occasion sa manière de faire, pour représenter malgré tout l’ampleur de la bataille. Shakespeare affecte en effet de dénoncer l’écart abyssal entre le référent et la représentation matérielle au théâtre, pour ne pas dire le divorce patent entre la mimesis et la représentation. Or, Shakespeare ne serait pas le seul à exhiber ainsi sa manière de faire du théâtre. Cette signature d’écriture, cette manière si désinvolte et singulière de dénoncer son art serait une manière d’écrire partagée mutatis mutandis par toute une génération de dramaturges. Shakespeare emprunte manifestement à la manière de faire de son contemporain John Lyly dans son roman Euphues (1578) mais surtout dans le prologue de sa comédie Campaspe (1583/4). Plus évidemment encore emprunte-t-il à la matière qui est déjà une manière, celle d’un Thomas Dekker dans le prologue de sa pièce The Pleasant Comedie of Old Fortunatus (1595 selon Henslowe). Shakespeare n’aurait cessé d’improviser son style à force d’emprunter et de copier les idées et les styles de ses contemporains, reprenant fidèlement l’esprit et les mots du prologue de Dekker pour fonder son propre art poétique de la représentation des batailles qui ne serait, dès lors, rien de moins qu’un art poétique de l’emprunt. Le prologue si célèbre d’Henry V, perçu comme si original, semble lui-même résulter de multiples emprunts évidents alors que tous aimeraient le croire de son invention, mais qu’il reprend en fait verbatim de sources antérieures. Le génie de Shakespeare serait-il ainsi moins dans sa matière que dans sa manière de remanier les prologues – ou les œuvres – de ses contemporains, faisant de lui, à la fois par l’appropriation et la mise à distance, le plus maniériste des maniéristes ?

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Journal
Études Épistémè
Published
2025-01-01
DOI
https://doi.org/10.4000/15161
Primary Topic
Death, Funerary Practices, and Mourning
Type
article
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« But pardon, gentles all » (Henry V, Prologue) : la feinte humilité du maniériste ?

John Delsinne
Études Épistémè
Death, Funerary Practices, and Mourning
article

« But pardon, gentles all » (Henry V, Prologue) : la feinte humilité du maniériste ?

John Delsinne
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Abstract

Dans Henry V (1599), Shakespeare, sous couvert d’avoir à représenter la glorieuse et légendaire bataille d’Azincourt, feint de dénoncer, dans un moment de fausse humilité toute maniériste, ses insuffisances en matière d’esthétique théâtrale, exhibant par la même occasion sa manière de faire, pour représenter malgré tout l’ampleur de la bataille. Shakespeare affecte en effet de dénoncer l’écart abyssal entre le référent et la représentation matérielle au théâtre, pour ne pas dire le divorce patent entre la mimesis et la représentation. Or, Shakespeare ne serait pas le seul à exhiber ainsi sa manière de faire du théâtre. Cette signature d’écriture, cette manière si désinvolte et singulière de dénoncer son art serait une manière d’écrire partagée mutatis mutandis par toute une génération de dramaturges. Shakespeare emprunte manifestement à la manière de faire de son contemporain John Lyly dans son roman Euphues (1578) mais surtout dans le prologue de sa comédie Campaspe (1583/4). Plus évidemment encore emprunte-t-il à la matière qui est déjà une manière, celle d’un Thomas Dekker dans le prologue de sa pièce The Pleasant Comedie of Old Fortunatus (1595 selon Henslowe). Shakespeare n’aurait cessé d’improviser son style à force d’emprunter et de copier les idées et les styles de ses contemporains, reprenant fidèlement l’esprit et les mots du prologue de Dekker pour fonder son propre art poétique de la représentation des batailles qui ne serait, dès lors, rien de moins qu’un art poétique de l’emprunt. Le prologue si célèbre d’Henry V, perçu comme si original, semble lui-même résulter de multiples emprunts évidents alors que tous aimeraient le croire de son invention, mais qu’il reprend en fait verbatim de sources antérieures. Le génie de Shakespeare serait-il ainsi moins dans sa matière que dans sa manière de remanier les prologues – ou les œuvres – de ses contemporains, faisant de lui, à la fois par l’appropriation et la mise à distance, le plus maniériste des maniéristes ?

Études ÉpistémèVol. 47
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Death, Funerary Practices, and Mourning
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